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L'ART, L'ELITE ET LES POLITIQUES
«De la joie du spectacle et de ses ennemis»
L'exposition de Thomas Hirschhorn
«swiss-swiss democracy», au centre culturel suisse de Paris
devrait nous remplir de joie; dans un spectacle généreux
tant par les informations mises à disposition du public que par
les opportunités de débat et de prises de position, elle
constitue l'un des éléments jubilatoires du vivier de la
démocratie. Elle démontre également que dans la joie
et dans le plaisir, il est possible de résister tout en offrant
des contenus critiques.
Évidemment, cette jubilation présente quelque chose d'indécent.
C'est comme une protubérance à la face de l'ascèse
et de la morale bourgeoise capitaliste.
Il n'est pas étonnant que le critère de «qualité
esthétique» - critère typiquement bourgeois - soit
évoqué. Il n'est pas étonnant non plus que la «punition»
se marque au niveau d'une argumentation autour de l'argent: l'argent public,
sa répartition et le contrôle qu'il exerce sur ses bénéficiaires,
par le biais de la censure.
Pour nous, cette question d'argent n'est qu'un prétexte, nous n'en
discuterons même pas. Par contre, ce qui est révélé
par cette «punition» est beaucoup plus préoccupant;
le développement d'un contexte politique en voie de totalitarisation
est à l’œuvre.
Du contexte politique: le loup dans la bergerie
Nous ne sommes pas surprises d'une telle offensive. Elle s'inscrit dans
une politique de plus en plus réactionnaire et totalitaire qui
se développe dans ce pays depuis quelques années. Cette
politique s'est mise en place progressivement s'appuyant sur une complicité,
voire une duplicité des médias officiels qui ont servi efficacement
de relais à certains discours et certaines idéologies.
L'Histoire bégaie
Une fois de plus, nous sommes les témoins de la collusion idéologique
entre une droite bourgeoise traditionnelle, tétanisée par
la perte de sa sphère d'influence électorale, et une droite
extrême représentée chez nous par l'UDC, par le FN
en France et par les fascistes du FPÖ en Autriche - la liste n'est
pas exhaustive. Souvenons-nous en: ce sont les bourgeois allemands et
leurs alliés des milieux économiques qui ont fait pressions
pour nommer Adolf Hitler chancelier du Reich en 1933, afin de faire barrage
aux communistes.
L'Histoire bégaie. A chaque fois, ces mouvements totalitaires se
sont servi des leviers démocratiques pour prendre le pouvoir, de
manière totalement démagogique. Une fois au pouvoir, ils
démantèlent la démocratie, au grand dam des bourgeois
qui les ont soutenus et qui sont alors sommés de se taire et de
ramper, tandis que leurs opposants ont déjà été
exterminés.
Le 10 décembre 2003 est un jour noir pour la démocratie
suisse. Nous avons été horrifiée par la duplicité,
la collusion, et la «morale» facile avec lesquelles des gens
élus sur la base d'une constitution démocratique s'arrangent
avec le fascisme et pactisent avec lui, cela dans le but unique de sauvegarder
quelques intérêts particuliers.
De l'offensive totalitaire contre la démocratie: les invasions
barbares
L'offensive totalitaire a commencé par le démantèlement
du droit d'asile. Nous avons vu le pays se fermer année après
année à l'accueil de l'autre. Pire, le racisme ordinaire
d'une partie de la population est légitimé jusque dans les
hautes sphères du pouvoir, par la mise en place d'une politique
et d'un discours fictionnel manipulateur et xénophobe. Depuis une
année, ce constat est effarant: nous assistons à un effondrement
du principe du droit humain. Ainsi, maintenant, il devient possible de
jeter à la rue des personnes sans ressources et refuser de les
aider à survivre dans une indifférence quasi générale.
Il devient possible de fouler au pied les règles les plus élémentaires
du principe d'hospitalité qui est l'un des fondement d'une civilisation
humaine. Nous voyons se préparer sous nos yeux, une politique qui
se fonde sur la barbarie et la violence, et qui s'inscrit dans un schéma
économique s'appuyant sur la destruction pour se développer.
Ce qui se passe dans le domaine de l'asile se passera dans le domaine
du social et de la santé, comme dans le domaine culturel; l'aide
au plus démunis est déjà menacée d'extinction,
le soutien aux personnes âgées et aux personnes handicapées
est attaqué, tout comme l'est la liberté de création
et de production culturelle.
Cela ne constitue qu'une étape vers le grand démantèlement
de la démocratie et des droits citoyens, nécessaire à
l'anéantissement de toute forme de résistance au grand marché
globalisé.
De la rhétorique de l'art élitaire et de la dégénérescence:
la manipulation du"peuple"
Dans les milieux populistes, la charge contre la culture a toujours été
lié à un discours sur l'art qualifié « d'élitaire
».
Il nous semble important ici de préciser une chose: la production
culturelle est l'émanation d'une civilisation et d'une société.
Il existe un art pour l'élite, un art officiel, un marché
et des bons placements qui intéressent les bourgeois.
Il existe également un art subversif, avant-gardiste, minoritaire
qui relaie souvent un discours critique sur le monde, un regard engagé,
un rapport citoyen au monde.
C'est cet art que les mouvements totalitaires ont toujours désigné
comme «élitaire», soi-disant coupé des réalités,
et, non compris par «le peuple ». Dans la rhétorique
totalitaire, le peuple est toujours désigné comme une entité
monolithique et idéologique, les différences des individus,
les différentes opinions et courants de pensée qui animent
une population, sa multitude, sont niées. Le peuple est un concept
idéologique abstrait, qui sert le discours fictionnel des mouvements
radicaux et qui a toujours été utilisé pour servir
les intérêts du pouvoir. C'est de la pure manipulation langagière.
Désigner l'art engagé et critique comme élitaire
est une manœuvre de disqualification, c'est une très grosse
ficelle et ça fonctionne bien.
Nous manifestons ici, que l’art subversif est minoritaire et certainement
pas élitaire mais il est stigmatisé comme tel.
Dans sa politique de démantèlement de la démocratie,
les premières cibles d'un gouvernement totalitaire ont toujours
été les artistes et les intellectuels critiques. D’abord
on leur coupe les subventions, ensuite on les disqualifie en les traitant
d'élitaires et de dégénérés. Finalement,
on les élimine ou on les réduit au silence, ce qui revient
à peu près au même.
Lorsque la culture est muselée, c'est tout le débat démocratique
qui est attaqué.
Dans cette logique, la semaine dernière, un député
de l'UDC a utilisé le mot dégénérescence pour
parler de l'exposition «swiss-swiss democracy», faisant ainsi
référence à «l'art dégénéré»
concept élaboré par le national socialisme pour disqualifier
et terroriser la scène artistique critique.
Ces politiques barbares, ces dérapages et manipulations à
répétition qui se mettent en place avec la duplicité
des milieux bourgeois traditionnels associés aux milieux de l'économie
devraient nous alerter:
S’il n'y a pas de barrage citoyen au totalitarisme, c'est la porte
grande ouverte aux allumeurs d'incendie, c'est « le loup dans la
bergerie », c'est le «tout va bien madame la marquise».
L'Histoire nous enseigne ce qui se passe ensuite lorsqu'une société
est ainsi réduite au silence et aux « mots » convenus.
meate
16 décembre 2004
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